Je prends quatre sacs, mais son avancée lourde me désespère. Je me tourne sur mes pas. Elle me dit : « Moins je serai lourde, plus vite je pourrai marcher ! » Mais elle me lit dans les pensées ou quoi ? ;)
Allez ! Je récupère l’ensemble des sacs… ça commence à être lourd, mais comment fait-elle pour trainer tout ça ?
Je lui demande : « Vous avez un problème au pied ? »
« Non ! » – elle me répond avec une surprenante vivacité – « Mon pied n’as rien, c’est le nerf qui a un problème ! »
Du coup je lui dis que moi aussi j’ai quelque problème parfois pour marcher, à cause de crises de cruralgie.
Quelques paroles échangées. Le chemin devient moins long. J’ose un « Où allez-vous ? »
Pudique elle me répond « Je rentre. » Je ne serai jamais où.

Au croisement entre la rue du faubourg du Temple et de rue Parmentier, je l’abandonne temporairement pour m’avancer vers l’arrêt de bus et pour y déposer les sacs, qui commencent à me couper les doigts.
Voilà c’est fait. Je demande à la femme qui est arrêt si elle peut faire attendre le bus, dès fois qu’elle arrive, le temps que je récupère ma protégée.
Importunée par ma demande, elle me dit sèche : « Je ne crois pas que le bus va la faire monter avec ses sacs. »
« Pourquoi ? » - je réplique – « les sacs ne puent pas et elle est propre sur elle ! »
Réponse : « Ah, ça c’est à voir ! »

Voici un magnifique exemple de racisme social. Je ne pense pas que le fait que cette femme était noire et la femme aux sacs blanche implique un autre type de racisme, c’est juste du mépris, ou de la peur de la proximité avec qui l’on ne voudrait pas ressembler. Mais bien sûr… "ce n’est pas moi qui ne veut pas, c’est le conducteur du bus !"

Le bus finalement arrive, la porte s’ouvre. J’informe le chauffeur qui me dit de mettre les sacs au centre. J’aide la dame âgée à poser l’ensemble des sacs, sous les regards quelques peu désapprouvant de la femme de l’arrêt. Manque de pot pour elle, elle s’était mise au centre du bus, là où j’ai déposé les sacs !
Le bus part. Contant de ma BA, mais quelques peu attristé par cette minable réaction (si commune certes, mais minable quand même) de ma concitoyenne, j’ai besoin de réconfort. Surtout qu’il fait chaud ! Vite une glace.

J’ai très peu d’argent dans la poche (c’est fait exprès, il s’agit de mon acclimatation au chabbat. Je pars avec 5 euros dans la poche le cas où). J’ai déjà consommé quelques euros et il me reste 1 euro 65. Direction Monoprix, je vais bien trouver une petite glace à ce prix !
Direction rayon surgelés… le pack de glace le moins cher est à 1 euros 79.
Ah… qu’est ce que je fais ? J’ose demander le complément à des inconnus ou pas ?

Toute mon éducation s’y oppose. J’ai été pathologiquement éduqué à donner, à être le meilleurs de la classe, à être responsable, à faire plaisir et à écouter la souffrance autrui, en ne m’écoutant pas moi-même.
Pour développer l’idée de générosité partagée, de don contre don, celle que j’expose ici et que je me donne comme objectif d’incarner, je dois encore combattre contre des injonctions parentales à la puissance dévastatrice.

Ne pas oser demander, coincé par une timidité extrême, à toujours été une malédiction chez moi.
Culpabilité, peur de la réaction de l’autre.
Au fond l’on devient souvent formateur, pédagogue, médecin, ou tout autre travailleur social, non pas par la grandeur de son amour, mais par la puissance de son système de défense. Le don devient protection, et la reconnaissance de l’autre une armure pour l’ego.
Le vrai amour est au fond accepter que les autres aussi soient capables de générosité, accepter de recevoir est aussi important que donner. Sacré boulot que ce lâcher prise.

"Allez, respire Adrien, tu commences à accepter le fait d’être parfois demandeur, continue !
Adrien, prends ça come un jeu, ça peut les faire rigoler finalement, la somme est risible !"
Bon j’y vais. J’aborde un couple de la même génération que moi et je me lance :
« Excusez-moi, pourriez-vous me donner 15 centimes ? J’ai pas de portemonnaie sur moi et j’ai juste 1 euros 65…. envie de glace…. la moins chère 1 euros 79 …. patati patata…
Le monsieur dit « D’accord ! »
Je prends les 15 centimes et là – maudite culpabilité – j’ai une petite dimension de honte qui fait surface.
Je me justifie : « Je ne suis pas pauvre. » Sous entendu : c’est juste un accident, je suis comme vous, je peux acheter habituellement ».
Le monsieur me répond alors avec un sourire « mais vous êtes pauvre ! »
Maudit ego, maudite fierté !

Mais bien sûr que je suis pauvre ! La en ce moment je suis pauvre de 15 centimes ! Exercice d’humilité à demi-raté Adrien. Ce c’est dur de travailler la vulnérabilité et la mise volontaire en dépendance de la générosité d’autrui.
Il faudrait que je me centre sur le réel caractère de ma démarche et de ma demande.

Nous sommes tous des mendiants d’amour, c’est ceci que je veux faire passer à travers mes actions concrètes. C’est cette mendicité affective qui nous rend si fragiles, mais aussi si forts, capable de vivre et créer en groupe.
Nous devrions ressentir, au plus profond de nous-mêmes, comment notre être est tout dirigé par ceci. Par cette exigence d’être dans un courant d’amour. De don ET de demande.

Des paroles, pour transformer le monde en un paradis, la première conscience de l’homme en a écrite.
On a appelé ceci La Révélation, et surement ça en était une.
Peut importe s’il s’agissait d’hétéro- ou d’autorévélation, l’existence ou la non existence d’une entité supérieure interventionniste relève du domaine de la foi, de l'option indémontrable.

Ce que nous devons comprendre est que l’exigence d'être une être humaine s’est révélée et elle a commencée à se mettre en pratique.
Orthodoxie ET inséparable orthopraxie.

Mais quand le mot n’est plus capable de s’incarner, il ne veut à proprement parler, plus rien dire. Il ne peut plus rien dire.
Dans une société de surinformation come la notre, ce ne sont pas les mots qui font défaut, ce sont les cœurs qui savent transformer les idée en action, parce qu’ils ont rencontré le fragilité, parce qu'en ne la reniant pas il savent la transformer en pouvoir.
Le pouvoir de l’amour.